29e Paracha : A'haré Mote - "Après
la mort..."
Bien gérer les audaces mortelles. Comment
étudier la Torah.
Vayiqra (Lévitique) 16, 1 - 18, 30
|
Premier niveau
Plan
- Mitsvotes et thèmes
- Axe
- Méthode juive d'étude
- La mort des fils d’Aharone
- Première approche
- Seconde approche
- Analyse du rôle de Aharone
- Les lectures positives
- Relier les deux lectures opposées
- L'enseignement qui en découle
- L'amour sans limite
- L'enseignement au niveau du commun
- Le silence face à l'échec
- Conclusion
- Règles de prudence
- Humilité
Second niveau
Le second niveau : "la mort d'amour" est placé comme étude
du thème "Déchirement" dans les Poèmes.
C'est la conception complexe du Chla sur la mort , située
dans le processus total de développement.
Lire
ici les Pirqé Avote, les principes des Pères.
|
Audition de la
paracha chantée (Alliance)
téâmim sépharades
Audition de la
haftara chantée (ORT)
Comment
entendre ces enregistrements
Halakha : conduite juives et démarches
de l'entourage
en cas de décès
Lecture recommandée :
L'aide aux malades et l'accompagnement
des grands malades (pour les familles et les soignants)
livre sur le sujet par l'auteur du site, intitulé :
La
relation avec le patient (2)
Lecture recommandée :
André
Neher, L'exil de la parole (Seuil. Paris).
|
Résumé. Nous allons voir dans cette
étude que la Torah n'est pas un traité de théologie
exposant une thèse par chapitre. Mais, la vérité
divine à nous transmise est révélée seulement
à celui qui se pose des questions sur un texte qui ne se
dévoile que par là, selon des règles elles-mêmes
transmises aux maîtres de la tradition. C'est la méthode
que nous suivons ici. Sinon, nous aboutirions à des catastrophes,
avec les meilleures intentions ; c'est la leçon de cette paracha.
En conséquence, a fortiori, il va de soi que des thèses
théologiques multiples, qui relisent la Torah à partir
d'un présupposé nouveau (alliance nouvelle, prophète
nouveau, gourou nouveau, thèse psychologique, historique, etc)
ne sont que des supercheries intellectuelles : la Torah, sachant ces
procédés répétitifs en toute génération
a mis explicitement en garde : il faut lire sur cela le chapitre 13
de Dévarim. La Torah n'est pas une thèse personnelle.
Même si elle peut contrarier.
Cours de premier niveau
Mitsvotes et thèmes
1. La paracha A’haréi mote comporte les mitsvotes 185
à 212. Elles concernent d'abord l'interdiction faite au Grand
Prêtre, le Cohen Gadol, d'entrer dans le Saint des Saints
chaque fois qu'il le désire.
2. La paracha est nommée "après la mort" car elle parle
des enfants d'Aharone a) qui s'étaient avancés vers Hachém
et b) avaient péri.
Rachi
montre que ces deux points (entrée dans un endroit particulier/mort)
sont mis en rapport (ma talmoud lomar, que veut dire la
Torah... lékhakh néémar a'haré mote chéné
véné aharone, il est dit après la mort des
deux fils de Aharon, chéllo métou ba dérékh
chémmétou vanav, afin que tu ne meures pas comme sont
morts ses filsl) ; nous allons donc méditer ce rapport.
3. Les mitsvotes suivantes concernent les sacrifices du Jour de Kippour,
le lieu de sacrifice des animaux, la conduite à prendre envers
leurs sang, l'interdiction des mariages entre proches pour éviter
les incestes, l'interdiction de l'homosexualité masculine, l'interdiction
des rapports entre une femme et des animaux.
Axe
Il est important de constater que cette paracha fait la transition entre
tout ce qui concerne le rôle du Grand Prêtre (le Cohen
Gadol réparant les préjudices causés par Adam),
et les prescriptions de sainteté concernant chacun des membres
du peuple d’Israël.
Méthode juive d'étude
Elle consiste
- à se poser des questions
- sur ce qui peut sembler des anomalies dans le texte
- car les sens importants sont transmis de cette manière.
Donc : pourquoi ces mitsvotes sont-elles introduites par l'épisode
de la mort des fils d’Aharone ?
La mort des fils d’Aharone et le sens
du davar a'her.
Nous pouvons trouver trois types de commentaires sur cette question.
Dans la paracha Tsav (7, 1) et dans la paracha Chemini (10, 1) Rachi
avait déjà présenté plusieurs arguments
tirés du Middrache Rabba et de Torate Cohanim.
En voici :
- certains, souvent cités, tirent des enseignements de cet épisode
des fils de Aharone sur le plan de la conduite et constituent des mises
en garde ;
- d’autres mettent en cause Aharone ;
- d’autres valorisent l’acte des fils d’Aharone.
Il nous faut donc mettre en relation ces commentaires différents
pour comprendre le sens global. C'est ainsi que procède Rachi
quand il présente plusieurs commentaires et dit avant de présenter
le suivant "autre chose" "davar a'her" : il nous incite
à rechercher le sens de cette conjonction insolite où
chaque sens présenté n'est que partiel. Il n'aligne pas
des commentaires différents.
Nous allons donc tirer un enseignement majeur de cette mise en relation.
Le tout, dans la ligne des commentaires du Chla
haqqaddoche.
Première approche
Une première approche chez les commentateurs présente
la mort de Nadab et Abihou (fils de Aharone) comme la conséquence
d’un comportement négatif.
Ils moururent pour plusieurs motifs différents et chacun est
un enseignement qui demande de notre part de le méditer, d'y
réfléchir pour en tenir compte dans notre comportement
:
- après avoir saisi leur encensoir, y avoir mis du feu et jeté
l'encens selon une procédure inadéquate (Rambane
sur Chemini 10 ; et, de là, notre verset 16, 12),
- pour avoir apporté devant Hachém un éche zara,
un feu étranger,
- pour l’avoir fait en un lieu et en un temps qui n’étaient pas
le bon et sans que cela le leur eût été commandé
(cf. Vayiqra, chapitre 10, dans la paracha Chémini),
- pour avoir enseigné une halakha (règle de conduite
selon la Torah) en ce lieu et en ce moment, alors qu'ils ne pouvaient
pas le faire en cet endroit (Traité Erouvine 63),
- pour avoir enseigné et officié devant leur père
alors que c’était son rôle à lui,
- seul Moché pouvait entrer quand il le voulait, Aharone pouvait
entrer à certains moments mais non pas eux qui ne pouvaient se
substituer à ces grands,
- pour être entrés là sous l'influence du vin ou
d’un boisson forte,
- ils auraient mal orienté leur intention, vers la midda
féminine de justice pour l’apaiser au lieu de l’orienter directement
vers Hachém, ce qui explique le curieux féminin
du verset de Bamidbar 16, 7 (vayassimou âléya qétér
: âléya).
Seconde approche
La seconde approche reconnaît l'importance de ces erreurs et ces
enseignements de mises en garde mais elle constate qu'ils ne suffisent
pas car ils n’expliquent pas
- la part d’Aharone lui-même,
- ni les termes positifs employés par la Torah concernant les
deux fils.
Analyse du rôle de Aharone
Autres questions. Remarquons que ces deux fils qui meurent dans ce drame
ne sont pas nommés par leurs noms "Nadab et Abihou" mais sous
la dénomination : "les fils de Aharone" ; nous devons donc
chercher le sens aussi dans cette direction de la dépendance
filiale. C’est probablement une allusion (un réméz)
envers la responsabilité du père entrainant ses enfants,
dans la ligne des enseignements tirés de l’épisode du
veau d’or. Moché le dit explicitement en Devarim 9, 20 :
(ouvé Aharone hiteanaf Hachém méod lé
hachmido
et Aharone a irrité grandement Hachém jusqu’au
point de le faire anéantir,
véétpallél gam baâd Aharone,
et j’ai prié en faveur de Aharone).
Rachi nous fait entendre que la prière de Moché n’a pu
sauver que la moitié des quatre fils. La responsabilité
de Aharone est conforme à la régle du deuxième
des commandements, en Chemote : poqéd âvone avote âl
banim, je ferai valoir la faute des pères sur les enfants
jusqu’à...); le traité Yoma 87 a développé
cette conception.
Les lectures positives
Essayons de comprendre ce qui nous est proposé, à travers
l'analyse que le Chla fait des divers commentateurs par la méthode
classique utilisant la similitude de mots utilisés dans des
contextes différents de toute la Torah.
Il met en valeur l’utilisation du terme positif de "sacrifice"
qui est employé dans la Torah pour la mort de Nadab et Abihou.
Dans le même sens, déjà à la fin de la paracha
Tsav (8, 6), il est dit que Moché "approcha" ou "sacrifia" Aharone
et ses fils (vayaqrév Moché éte Aharone vééte
banav) ; ils servent donc eux-mêmes de sacrifice, dans la
même démarche que celle de Yits'haq offert par Avraham
(Béréchite ch. 22) et ces hommes cessent alors
d'être quelque peu étrangers (zarim) à l'ordre
de Hachém.
La tradition dit qu'ils contribuent efficacement à la "réparation"
(au tiqqoune)
d'Adam et de l'humanité ; en effet, ce lien est suggéré
par le mot du début de Vayiqra (1, 2) parlant d'Adam quand
il est dit : adam ki yaqriv mikém, "un homme-adam, quand
il se sacrifiera de l'intérieur...".
Remarquons aussi, dans cette direction donnée par nos Sages,
que le texte parle de ce qui s'est produit pour ces deux fils dans
les termes mêmes qui sont employés pour la consommation
par le feu des restes des animaux sacrifiés : feu qui mange (10,
2 vatétsé éche milifné Hachém
va tokhal otam, et un feu s'élança de devant Hachém
et les dévora), sacrifice (16, 1 : a’haré mot
chnéi béné Aharone béqorvatam lifné
Hachém vayamoutou, après la mort des deux fils d’Aharone
qui, s’étant avancés-sacrifiés devant Hachém,
avaient péri).
En tout ceci, le texte nous montre que Aharone et ses fils étaient
à la fois le sacrificateur et la victime.
Cette base étant posée,
nous constatons alors que ces fils sont morts dans une relation de "sacrifice".
Et, si le texte (16, 1) l'exprime par ces mots : "dans leur rapprochement-sacrifice"
(béqorvatam lifnéi Hachém), c’est pour dire
qu'ils ne s'agit pas seulement de la réalisation d’un sacrifice
mais d’un sacrifice caractérisé par l’intensité
de leur proximité avec Hachém, ou de leur trop
grande proximité avec Lui.
Ajoutons d’autres éléments
en ce sens :
- cet épisode ouvre le passage sur le rite de Kippour, sacrifice
mortel où le peuple reconnait ses fautes, se sacrifie et déplace
l’immolation effective sur un autre qui est sacrifié (séir
lé âzazél, le bouc émissaire).
- Moché lui-même parle en termes élogieux de Nadab
et Abihou quand il explique à Aharone leur mort ;
- il n’est pas dit d’eux "qu’ils ont été exterminés
de l’assemblée" (Bémidbar 16, 33) alors que cela est dit
de la bande de Qora’h qui est exterminée : (vayovedou mi tokh
ha qahal) comme le souligne le Zohar (III, 58 b). Il tire de là
qu’ils sont disparus seulement comme corps mais non comme néchama
(âme).
- Nadab et Abihou sont également loués dans les termes
des psaumes (116, 15) : "elle est précieuse aux yeux de Hachém
la mort de ceux qui l'aiment". Et le Zohar utilise même,
en un jeu de mots, les termes du Cantique des Cantiques 1, 3 pour décrire
leur acte: (âlamote ahévoukha, al-amote, les jeunes
filles t’aiment, sur la mort).
Relier les deux lectures opposées
Dans le judaïsme, la vérité est dialectique et
complexe comme l'est donc la composition du mot "émét,
vérité", composé de la 1e lettre de l'alphabet,
de la lettre finale et de la lettre du milieu.
Il faut donc tenir compte simultanément de ces deux grandes
lectures (la mise en garde et l’éloge) pour découvrir
le message que la Torah veut nous dire avant de nous enseigner le détail
des pratiques qui nous sont nécessaires pour devenir qéddochim,
saints ; approchons-nous de ce message.
Une question importante est ouverte par la Torah : le lien avec Hachém
étant un lien de vie, et les fils d'Aharone ayant accompli un
sacrifice-rapprochement comme il le fallait, sont-ils morts pour la
faute d'une transgression ou par un excès qui amenuiserait
quelque peu la valeur de leur geste ?
Certes, sur le plan de l'acte visible (le nigla), ils seraient
morts pour avoir enseigné une halakha en ce lieu et en ce moment,
alors qu'ils ne pouvaient le faire en cet endroit (Traité Erouvine
63) ou pour n’avoir pas respecté toutes les précautions
nécessaires quand on touche à la sainteté.
|
Mais, la suite du texte du Zohar
nous le montre, le sens véritable ne serait pas celui
de l’interdit transgressé mais celui d’un
ajustement incertain car il y a des lieux et des
temps où c’est la rigueur qui est en action et il en
est d’autres où c’est Ra’hamim, la miséricorde
; il est des temps où Hachém est proche
(psaume 145, 18) et des temps où il est éloigné
(Yermiyahou,Jérémie 31, 2). Nadab et Abihou
n’ont pas connu suffisamment ces dispositions et secrets des
lieux et des temps que leur père, lui, possédait.
C'est une allusion aussi (III 59 b) au fait qu’ils étaient
deux hommes alors que, selon le Zohar, ce qui permet
aux humains de pressentir la présence divine (Chékhina),
c’est le mouvement du couple, du masculin et
du féminin (à travers les mouvements des kérouvim,
chérubins, sur l'arche de l'alliance).
|
Aharone savait attendre ce mouvement des kérouvim et s’y
soumettre. Il ne fallait s’approcher de cette sainteté que dans
l’union du masculin et du féminin au niveau le plus pur ; et
les commentateurs soulignent aussi que Nadab et Abihou étaient
une seule âme (néchama) masculine en deux corps
et ils ne pouvaient donc pas participer véritablement à
cette dynamique duelle ; ils ne trouveront cette altérité
de masculin au féminin que lorsqu’ils se réuniront dans
la seule néchama de Pin’has qui trouvera femme. C'est
un enseignement trop complexe pour le détailler ici.
Ainsi, par certains aspects, Nadab et Abihou étaient
parfaitement dans la direction de ce que Hachém demande
; mais, par d’autres, ils n’étaient pas en mesure d’assumer cette
fonction. Cet épisode tragique nous enseigne l'importance des
règles internes de ce qui concerne la sainteté. D'où
le rôle important des véritables Sages dans le peuple juif,
qui connaissent la complexité de la vérité de la
Torah, du éméte.
L'enseignement qui en découle
Nous comprenons maintenant le lien entre l’ensemble des enseignements
:
1. Ces deux fils nous sont donnés
comme exemples positifs en raison de l’intensité de leur désir
et de leur amour envers Hachém, qui est le différent,
l’autre, le séparé, le qaddoche et que nous rejoignons
en faisant ce qu’Il nous demande et en étant davantage proche
de Lui puisque nous sommes profondéments faits à Son image.
Et, à ce niveau, ils sont exemplaires car Hachém
demande les cœurs, notre amour, de l’aimer de toute notre être,
de tout notre cœur et de tous nos biens.
2. Mais il ne faut pas nous laisser
mener par la seule puissance du désir, le meilleur soit-il ;
et toute la science que Hachém nous a transmise par Moché
est l’art de nous mettre en relation avec Lui sans être brûlé
ni détruit dans le corps (car l’âme resterait inaltérable).
Moché a transmis cette science à Aharone et à Yehoshua.
Voyez ici
la chaîne de la transmission.
Cet épisode est donc bien placé pour nous apprendre
les pratiques qui feront de nous des "qéddochim (saints)
car Il est qaddoche (saint)", mais en évitant autant
- la froide mécanique des obligations religieuses,
- les erreurs d'enthousiasme juvénile qui peuvent conduire à
des préjudices.
Ce sont deux écueils qui sont à éviter également.
3. L’enseignement de cette régulation
est importante car elle nous apprend que la conciliation du divin et
de l’humain peut tomber dans différents modes destructeurs
:
- la fuite du divin caractérise ceux qui perçoivent à
juste titre combien la Torah sépare des autres valeurs habituelles
et qui voudraient s’en débarrasser par toutes les solutions possibles
(mais l’histoire et le Créateur les rattrapent toujours) ;
- les excès de ceux qui s’octroyent le pouvoir illusoire de commander
au divin comme s’il était leur jouet personnel ; ils annoncent
la solution des problèmes suivant leurs humeurs, leur idéologie
et leurs désirs (ce que la tradition appelle "yayine, le
vin").
4. Cet épisode nous enseigne combien
le domaine du religieux est nécessaire mais périlleux
et demande à la fois un enthousiasme absolu et une prudence également
absolue, deux qualités contradictoires qu’il faut cependant
tenir comme on le fait en parvenant à tenir les deux extrêmes
du alef et du tav quand on dit "tu" à quelqu’un,
alors que la compréhension véritable et véridique
est presque impossible. Et Hachém, lui qui est aléf,
mém et tav (émét) nous y aide.
L'amour sans limite
Mais la qualité de l’être et la qualité de l’amour
de Nadab et Abihou ne sont pas mis en question, par leur mort ; au contraire,
ils nous ont appris ce que peut être l’amour sans limite et
ils en sont loués. Ils manquaient d'expérience et auraient
dû seulement prendre en considération la sagesse de leur
père.
Ainsi, sur le plan profond (nistar), ils seraient morts pour
être entrés là sous l'influence du vin (l'excès)
: il ne s'agit pas du vin physique mais de la connaissance des aspects
cachés de la Torah, car le vin (yayine) en est rapport
avec le secret (sod) comme l’exprime leur guématria
identique, 70. Et c'est de ces morts-là,
nobles morts dans la douceur du secret divin, que le psalmiste dit :
(yaqar béêiné Hachém hamavta la’hassidav,
elle est très précieuse à Hachém
la mort de ceux qui l'aiment" (psaume 116, 15).
Précisons cette notion qui n’est pas une image poétique.
Nos Sages parlent de la "mort par un baiser divin" (mitate néchiqa)
comme Rav Na’hmane bar Yits’haq, en Bérakhote 8a, commentant
le verset des Proverbes 8, 35 ("celui qui m’a trouvé a trouvé
la vie -motsi matsa- et il a saisi le ratsone -volonté-
de Hachém mais celui qui me manque se perd lui-même
; me haïr c’est aimer la mort"). Il l’explique par le verset 68,
21 des psaumes qui parle des délivrances de la mort (totsaotes,
-même racine que trouver) ; de même qu’il y a de nombreuses
façons de vivre, il y a 903 manières de mourir et la plus
douce est le baiser : cette mort par le baiser est aussi douce que le
retrait délicat d’un cheveu de dessus le lait (néchiqa
domia kémich’hal binita mé’hélba). Le Zohar
I 168a reprend ce thème en disant qu’il s’agit alors d’une "proximité
de l’être dans son essentiel" (hi déviqouta dénafcha
béîqara).
Dans cette ligne, le Talmud et les middrachim mettent cette expérience
de la mort de Nadab et Abihou en parallèle avec celle d'autres
qui sont entrés dans les secrets et qui en sont rarement
sortis indemnes :
- Adam qui a échoué dans le Gane Eden et a péché.
- Noa'h qui n'était pas prêt à supporter
les découvertes et, prudemment, ne s’y est pas trop exposé,
et donc n'a pas pu enseigner, causant par là un préjudice
pour sa génération .
- Avram qui, même depuis l'Egypte, a su "monter vers le
Sud" (vayaâl... hanéghva, Béréchite
13, 1) pour atteindre la sagesse, comme le dit le Traité Baba
Batra page 25.
- Ribbi Aqiva qui est entré complet dans le pardès
et en est sorti sain et sauf, contrairement à ses trois accompagnateurs.
Parmi eux, ben Azzaï eut le même sort que les fils d'Aharone
et mourut de ce bonheur. Car il ne s'agit pas là du type habituel
de mort découlant de notre condition humaine actuelle, résultat
de la faute, comme le dit le psaume 49, 13 : "les hommes ne se perpétuent
pas dans leur splendeur, semblables aux animaux, tous ont une fin".
- quant à Moché, il n'est pas entré dans le pardès,
il y était chez lui, voilà pourquoi il est dit qu'il a
"reçu" la Torah tandis qu'il l'a "transmise" à Yehoshua
(début de la 1e michna des Pirqéï avote, Principes
des Pères). Il a reçu (qibél) car il était
"dans le contenant" et il entrait en relation quand il le voulait, en
"face à face", panim él panim.
- Yehoshua a vécu aussi dans cette tente mais il n’y recevait
pas directement la lumière, elle lui était reflétée
par Moché comme la lune la reçoit du soleil. Celui qui
est dans la lumière, comme Moché, ne sait pas toujours
qu'il est dans la lumière et elle ne lui semble pas secrète.
Ensuite, en descendant de niveaux d'être, la Torah fut ainsi transmise
aux anciens, puis au peuple. Et lui, Yehoshua, savait tenir l’équilibre
entre le désir d’amour et la réalité, motif pour
lequel il put aussi guider le peuple dans ces voies comme il est dit
que jusqu’à sa mort, tout le peuple d’Israël fut fidèle
à toute la Torah.
A la lumière de ces éclairages, qu'en fut-il donc pour
Nadav et Avihou, les fils d'Aharone, et pourquoi est-il important de
nous transmettre ces enseignements à nous qui ne sommes pas de
tels êtres ?
Nadav et Avihou ne sont pas morts pour la punition d'une transgression
mais dans la proximité de leurs néchamotes avec Hachém
et dans un manque de régulation entre le corps et l’âme
alors que leurs corps n'étaient pas capables de la supporter
(c’est là qu’intervient aussi le rôle des parents pour
éduquer les enfants à la pondération et à
la prudence dans l'idéal) : leurs néchamotes (âmes)
sont restées dans les cieux, dit le Chla, et c'est cela qui a
causé leur mort.
Comme il est écrit : (biqrovaï aqaddéche,
je serai sanctifié par ceux qui me sont proches" (Vayiqra 10,
3) ; c'est ceux-là que louange le psaume 116,15.
Cette proximité-là était déjà de
l'ordre de la vie que l’on partagera dans le monde à venir, mais
elle était prématurée.
L'enseignement au niveau
du commun
Face à ces niveaux d'amour et d'union, il ne s'agit pas de dire
s'ils ont eu raison ou non ; il ne s'agit plus de "raison".
Qui peut prétendre être d’un niveau assez élevé
pour se placer là en juge ? Pour nous, il suffit d’en tirer les
enseignements à notre petit niveau.
Cet épisode ne nous enseigne pas sur la grande mort, inévitable,
mais sur la petite mort d’amour de chaque instant ; elle peut prendre
trois formes :
- refus d’aimer Hachém en se tournant vers les idoles
médiocres des veaux d’or contemporains,
- refus en se tournant vers le veau d’or de l’application mécanique
des actes religieux sans âme,
- refus d'aimer Hachém en brûlant d’amour sans réaliser
lentement les mitsvotes de l’amour quotidien. En ce sens, des religions
se sont créées ensuite, s'inspirant partiellement de la
Torah et partiellement des autres cultures et elles ont taillé
à leur aise dans la Torah en refusant une part des mitsvotes
et en gardant les valeurs et l'amour. L'histoire a démontré
combien ce pilotage a été désastreux et source
de massacres continus, de siècles en siècles, comme une
fusée dont on lancerait des pièces essentielles par la
fenêtre exploserait : on juge l'arbre à ses fruits disait
un sage.
Le silence face à l'échec
Une seule attitude est pertinente chez ceux qui peuvent savoir et agir
en ces matières : une grande connaissance, un grand apprentissage
et, en cas d’erreur ou d’excès (car il n’est aucun apprentissage
sans erreurs dans la condition humaine), le silence.
Ce fut la réaction d'Aharone après que Moché lui
eût expliqué la nature de la mort de ses fils.
C'est aussi la règle que demande Dieu aux amis de Job par trop
bavards face à l’épreuve divine qui se joue entre Job
et son Créateur.
C'est aussi la règle de Ribbi Chimeône ben Rabbane Gamliel
dans le premier chapitre des Pirqéï
avote : "j’ai passé toute ma vie au milieu des Sages
et je n’ai jamais rien trouvé de plus avantageux pour le corps
que le silence. Etudier la Torah est très bien mais ce n’est
pas l’essentiel qui est l’acte et celui qui multiple les paroles mène
à la faute".
C'est qu'il y a deux voies pour sanctifier totalement le corps dans
les petits pas de la vie quotidienne :
- la première est celle du qiddouch hachém dans
le martyre (soyez qéddochim, 11, 45), la seconde est celle
de Nadav et Avihou, Hanoch (Béréchite 5, 24) et Elicha
(II Rois 2, 11) ;
- la mort est dûe alors à un excès de proximité
de l'âme avec Hachém, elle est comme brûlée
et le corps ne peut plus être son enveloppe tant que nous sommes
dans la phase de ce monde-ci. Le corps reste intact mais il est abandonné
par l'âme. On peut souhaiter au moins que ce soit le cas à
l’heure où l’âme doive fatalement abandonner son corps.
Le Chla insiste sur le fait qu'il peut s’agir d’un moment d'amour, ce
qui nous explique la joie de Ribbi Aqiva (Bérakhote 61)
malgré ses souffrances en ce moment-là. Tout cela existe.
Conclusion
Les enseignements importants de cette paracha doivent être
traités avec prudence.
- l'enseignement majeur est celui de l'amour : nous rappeler avec quelle
intensité extrême Hachém aime Son peuple
et combien il nous est demandé, en retour, de L'aimer comme le
dit le début du Chémâ, jusqu'au bout de tout.
En amour, qui n'a pas tout donné n'a rien donné.
- cela doit aller jusqu'à l'acceptation du qiddouche Hachém
(sanctification par le martyre). Il ne s'agit pas de grandes
rêveries mais d'abord de l'acceptation des épreuves et
souffrances dans le silence et la bénédiction comme nous
l'enseigne Aharone (10, 3-10), dans les formes discrètes de la
vie quotidienne où il faut accepter la volonté de Celui
qui, seul, sait qu’elles sont Ses voies.
- il est important d’étudier auprès des avotes
(pères) qui nous ont transmis leur science et leur expérience,
auprès de véritables maîtres qui connaissent à
la fois la Torah et la complexité de l’existence.
- ces enseignements doivent nous inciter à analyser exactement
pour situer le niveau où se trouve notre être et à
prendre les mesures pertinentes, en conséquence, pour assurer
le développement optimal de l'intériorité-intensité
d'amour et de la sagesse adaptée à notre résistance
corporelle : comme l'expliquait Moché nous avons un devoir d'amour
et aussi un devoir de vivre, de distinguer entre le sacré et
le profane, d'enseigner la Torah aux enfants d'Israël, toute la
Torah. Tout cela qui semble contradictoire est proposé simultanément
: cela demande donc un examen approfondi de soi, d'abord pour connaître
son propre être, ses fonctions, pour apprendre à discerner,
apprendre à aimer, à agir, apprendre à garder le
silence. Heureux qui trouve des amis, des compagnons de chemin, des
livres ou des maîtres capables d'accompagner sur ces voies nobles
et très subtiles de la Torah. Sans cela, ce n'est pas possible.
Pour garder l'équilibre, D.ieu a donné à Moché
trois outils : l'étude, la pratique intégrale des mitsvotes
et l'humilité.
Veillons donc aux règles de prudence de Rabbane Chimeone
bén Gamliél pour lesquelles il ajoutait ces mots qui peuvent
assurer le bonheur en ce monde, et permettre au monde de subsister :
"le monde se maintient par trois dynamiques : la vérité,
la justice et la paix... dans tes portails (cf Zacharie 8, 16).
Mais ne renonçons pas non plus à la grandeur infinie
de la Torah comme, après la phrase de Rabbane Chimeone, Ribbi
‘Hanania bén Âqachia dit ces mots que l’assemblée
proclame avant le qaddiche : "Hachém le désire
ainsi dans Sa justice, Son tsédéq, il a voulu que
la Torah soit glorieuse et majestueuse", Hachém ‘hafats lémaâne
tsidqo, yighdile Torah véyaedir, Isaïe 42, 21).
Humilité
Si Hachém a estimé qu’il était bon et nécessaire
de nous transmettre ces lumières excessives pour nos petites
tailles et pour nos fragilités et pour nos défauts, ce
n’est pas à nous de juger ni de décréter qu’elles
ne sont pas notre voie, ni que nous n’en sommes pas dignes. C'est cela
l'humilité : accepter l'extraordinaire Torah, simplement telle
qu'elle est et parce qu'elle nous est donnée ; c'est le premier
mot du Juif chaque matin : Modé ani, je reconnais,
j'accepte.
Hachém nous a donné Sa Torah et ce maître-lumière
qu’est Moché ; donc,
- à nous de l’accepter,
- nous devons même accepter d'oser dire le grandiose qaddiche
et nous associer à ce que disent les anges (Baroukh kévod-Hachém
miméqomo, bénédiction la gloire de Hachém
depuis Son lieu).
- Lui Seul est capable de lier toutes ces questions contradictoires
de la lumière et de la médiocrité, voilà
pourquoi on doit encore le reconnaître à l’heure où
la mort est rencontrée, dans les petites morts ou dans la grande
mort, et alors on le bénit encore en disant que, Seul, Il sait
en cela où est la vérité que l’on ne peut comprendre,
Lui qui est bénédiction (Baroukh dayane haéméte,
Béni est le juge de vérité).
Allah akbar, "Dieu est grand", dit-on en arabe ; et notre tradition
dit qu’Il est dans les hauteurs : Adir bamarom Hachém.
Plus haut et plus grand que nous.
Et Il a voulu, gratuitement, par un effet de sa bonté, nous faire
à Son image et à Sa ressemblance, nous faire connaître
Son Nom et Sa Torah, Son peuple et Sa terre, et ces secrets de la vie
et de la mort, des épreuves et des dépassements.
Lui sait pourquoi. Ce n'est pas le lot de quelques individus éprouvés,
c'est le lot de chacun, pour vivre plus, dans la vérité.
Il peut espérer de tout cela, de notre part, un peu de reconnaissance,
aucun jugement, de la confiance affectueuse.
Et de la patience. De l’intensité, mais toujours de la prudence.
Nous avons eu la démonstration qu'un épisode de la Torah
possède de nombreuses facettes, qu'il faut savoir les relier
pour colmprendre le sens.
Donc, ces sesns différents ont été véhiculés
par des traditions différentes pour nous faire écouter
et aimer l'ensemble du peuple. Il ne est de même aujourd'hui:
nous n'avoncerons que lorsque nous aimerons et connaîtrons les
différentes traditions qu'ils faut prendre en considération.
Ainsi d'un séfer Torah qui n'est valable et cashér que
dans la conjonction de toutes ses lettres exactes.
Il est évident
que l'intégration de cette étude ne peut se faire sur
le temps d'une seule lecture, il faut y revenir, y réfléchir,
méditer. Sans cela, ces enseignements ne peuvent pas être
compris. Ces enseignements ne sont pas simples à accepter, ils
ne sont pas simples à étudier non plus, ni à synthétiser
ainsi ; cela nous a demandé des années d'étude
pour parvenir à trouver ces sources précises, sérieuses,
certaines, de la tradition, les relier et les comprendre dans l'axe
sûr de la tradition sous le guidage sûr et affectueux de
maîtres qui ont reçu la tradition.
Apprendre le vocabulaire de cette étude.
Lire le second niveau : "la mort d'amour"
est placé comme étude
du thème "Déchirement" dans les Poèmes.
C'est la conception complexe du Chla sur la mort , située dans
le processus total de développement.
Poèmes
liés au thème "Déchirement".
Et lire le Premier chapitre des Pirqé
Avotes, Les Principes des Pères.
|